Hommage à Samuel Paty !

(actualisé le ) par Pierre Vaquer

Hommage à Samuel Paty...

Moment d’émotion dans les classes où chacun a pu s’exprimer, échanger.


Vrai temps de recueillement avec un message adressé par les enseignants et la lecture de la lettre de Jaurès et la minute de silence.

D. Sagols CPE

Jean Jaurès - Lettre aux instituteurs et institutrices

(La Dépêche de Toulouse, 15/01/1888)
Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la
patrie.
Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à
lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français
et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils
seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère,
quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils
aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme
aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse.
Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les
brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux
de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de
la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment
de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du
mal, de l’obscurité et de la mort.
Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants ! - Oui, tout cela, si vous ne voulez pasfabriquer simplement
des machines à épeler... J’entends dire : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie
elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une
démocratie ardente, l’enfant devenu adulte, ne comprendra pas de lui-même les idées de
travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » - Je le
veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs
dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec
la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à
l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie,
un ressentiment ou une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à nos cœurs tout neufs ?
Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité
pure et de sérénité.
Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux
moyens. Tout d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle
sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie, et que dans n’importe quel livre leur œil ne
s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi,
c’est la clef de tout.... Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec
sept ou huit livres choisis, une idée très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure
du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans
l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas
nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il
leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble.
De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse
transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire, sentir à
l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine ! Seulement, pour cela, il faut que le maître luimême soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris
le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement
des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain qui, trompé par les yeux,
2 Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs et aux institutrices – Janvier 1888
a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a
suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement,
lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout
éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la
lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il est
malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à
sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre
peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.
Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser.
Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du
monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais
qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes de commencements d’idées. » Voyez
avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ;
leur âme recèle des trésors à fleur de terre ; il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour.
Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.
Je dis donc aux maîtres pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à
lire à fond, et lorsque, d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez
parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait
sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y
aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.

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